12. Jésus, une femme noire
L'infolettre ONGBS du 26 février 2025
Bienvenue dans l’infolettre satirique L’Observatoire national du gros bon sens, dans laquelle chaque semaine, le mercredi, je souligne la publication d’un ou de plusieurs textes s’étant démarqués par leur gros bon sens. Cette semaine, le gros bon sens, c’est de s’insurger d’une œuvre de fiction pour des raisons factuelles.
Alerte au scandale!
Après une Ariel noire et une James Bond femme (noire!), c’est maintenant au tour de Jésus d’être la cible des wokes dans le showbiz hollywoodien.
Le petit Jésus!
Comme le rapportait le magazine People la semaine dernière, il fut récemment annoncé que ce sera la comédienne Cynthia Erivo, connue pour son rôle dans le film Wicked aux côtés d’Ariana Grande, qui incarnera la coqueluche de Nazareth dans la production du Hollywood Bowl de Jesus Christ Superstar, qui sortira sur les planches brièvement au début du mois d’août 2025.
Comme le rapportait le magazine Forbes dans les jours qui ont suivi l’annonce, une avalanche de gens outrés a pris d’assaut les réseaux sociaux afin de faire part de leur mécontentement face à cette véritable folie woke.
Mais voilà, cette controverse a eu des échos jusqu’à chez nous, au Québec, où la chroniqueuse Sophie Durocher, pourtant apostasiée depuis belle lurette, est sortie de ses gonds dans une chronique dans le Journal de Montréal face à cette situation scandaleuse.
Jésus, un homme blanc
Cela dit, quel est l’argumentaire de Sophie, exactement?
Bon, eh bien, on est rendu là.
C’est une femme, noire, qui va incarner Jésus dans une nouvelle version de la comédie musicale Jesus Christ Superstar qui sera présentée cet été, au Hollywood Bowl de Los Angeles.
Que l’on veuille faire un James Bond noir, ça ne regarde que les créateurs, puisque l’agent 007 est un personnage de fiction.
Qu’on fasse une Hermione, copine d’Harry Potter, noire, asiatique ou extra-terrestre, je m’en fiche. Je n’ai jamais cru à l’existence des sorciers.
Mais Jésus de Nazareth a bel et bien existé, qu’on croie ou non qu’il est le fils de Dieu, né par l’opération du Saint-Esprit.
En effet, Jésus a fort probablement existé. Un excellent documentaire, disponible sur Télé-Québec, établit d’ailleurs les fondements derrière cette hypothèse.
Mais, au-delà de ça, on ne sait pas trop à quoi ressemblait la rockstar des Juifs il y a 2000 ans. En effet, un historien interviewé par la BBC explique ainsi ce manque d’information sur le baptisé tardif:
« Cette absence de données est très significative. Elle semble indiquer que les premiers disciples de Jésus ne se souciaient pas de ces informations. Il était plus important pour eux de consigner les idées et les conversations de cet homme que de dire à quoi il ressemblait physiquement », explique l'historien André Leonardo Chevitarese, professeur à l'Institut d'histoire de l'Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) et auteur du livre Jesus Histórico - Uma Brevíssima Introdução (Jésus historique - Une brève introduction).
Mais voilà, peut-être que Matthieu, Paul, ou Pierre s’en balançaient de l’apparence et de l’ethnicité de leur pote Jésus, mais pas Sophie Durocher, qui compare ce blasphème à l’éventualité où on incarnerait Martin Luther King comme une femme blanche.
Les représentations de Jésus
Comme il a été précédemment établi, les représentations artistiques (que ce soit dans la peinture ou le cinéma) qui ont été faites du magicien de Judée à travers les siècles ont été généralement calquées sur les normes ethniques européennes. Mais voilà, un Jésus blond, grand aux yeux bleus, bien qu’étant approprié pour les Européens ou les eurodescendants, ne l’est pas d’un point de vue historique, ni non plus pour les fidèles d’autres horizons ethniques, pour qui cette représentation de Jésus reproduit souvent les dynamiques de domination culturelle, selon les experts mobilisés dans l’article de la BBC précédemment cité.
Cette distance entre le Jésus « européen » et les nouveaux croyants venus de pays lointains a été réduite dans la recherche d'une représentation beaucoup plus proche, un « Jésus ethnique », selon l'historien Chevitarese.
« Les portraits de Jésus à Macao, l'ancienne colonie portugaise en Chine, le montrent avec les yeux tirés vers l'arrière, avec une tenue vestimentaire chinoise. En Éthiopie, on parle d'un Jésus aux traits noirs ».
Au Brésil, le Jésus « européen » cohabite désormais avec les images d'un Christ plus proche des fidèles, comme dans les œuvres de Cláudio Pastro (1948-2016), considéré comme l'artiste sacré le plus important du pays depuis Aleijadinho. Responsable des panneaux, des vitraux et des peintures du Sanctuaire national d'Aparecida, Pastro a toujours peint le Christ avec des visages populaires brésiliens.
Le théologien Francisco Catão, auteur notamment du livre Catéchisme et catéchèse, affirme que les traits de Jésus importent peu aux religieux.
C’est donc dire, encore une fois ici, que Jésus soit noir, blanc, asiatique ou proche-oriental (ce qu’il était, fort certainement), ça a très peu d’importance en ce qui a trait aux productions artistiques du personnage.
Jesus Christ Superstar
La représentation de Jésus dont il est question ici est le classique Jesus Christ Superstar. Ce titre, qui inspire la reconstitution historique rigoureuse, peut être abrégé par l’acronyme « JCS ».
JCS est, tout d’abord, un album de musique concept composé par Andrew Lloyd Webber en 1970. L’album, qui a rapidement été adapté dans un opéra rock au théâtre (1971) et au cinéma (1973) raconte les derniers jours de vie de Jésus, principalement du point de vue de Judas. L’histoire met les projecteurs sur la relation entre Jésus, Judas Iscariot et Marie Madelaine, des facettes interpersonnelles très négligées par les évangiles (selon les sources que j’ai lues, puisque je ne peux pas dire que j’ai moi-même lu scrupuleusement les évangiles).
JCS est une œuvre qui a un certain niveau de recule, dans la mesure qu’il est entendu dès le début de l’histoire que ce sont là des acteurs (des hippies/wokes, de surcroît) qui reconstituent assez librement les événements des évangiles. Voici ici un résumé du premier acte de la pièce :
Acte I
La pièce commence par les acteurs qui arrivent dans un désert, chargés de leurs costumes et accessoires. Dans la version cinématographique, un bus en mauvais état se fraye un chemin à travers le désert jusqu’au premier plan. Les acteurs se préparent en enfilant leurs costumes et en se mettant dans le personnage, prêts à jouer les sept derniers jours de la vie du Christ, tant pour leur propre épanouissement que pour le plaisir du public. L’objet le plus lourd et le plus encombrant à décharger est une grande croix en bois. Judas regarde ces préparatifs de loin, se sentant déjà mal à l’aise et détaché du groupe.
Il est à noter que cette pièce a été controversée depuis ses tout débuts, comme le rappelle le magazine Forbes. En effet, la pièce de théâtre humanise grandement M. Christ au point de le présenter comme un simple humain qui fédère autour de sa personne dû à son charisme, d’où les appréhensions de Judas face à son discours. La pièce de théâtre (et le film) présente d’ailleurs les actions de trahison de ce dernier comme étant beaucoup plus compréhensibles que dans le discours chrétien dominant.
En plus de ça, il est fortement sous-entendu que le gourou a joué à des jeux d’adulte avec Marie Madelaine dans cette fiction, ce qui a rapidement choqué plusieurs chrétiens.
Le contexte hippie et libre dans lequel la pièce a lieu fait en sorte que dans cet univers, pas mal n’importe quel fumeur de batte qui se trouve à être dans la bande peut jouer n’importe quel personnage, sans égare à son genre ou à la couleur de sa peau. Dans le film de 1973, Judas est joué par Carl Anderson, un chanteur noir (ce que le personnage de la bible n’était fort probablement pas). En 2018, dans le cadre d’une mouture en directe mise sur pied par la NBC pour le dimanche de Pâques, c’est le chanteur noir John Legend qui a joué le rôle de Jésus.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Cynthia Erivo joue dans une adaptation de la pièce. Cette dernière a, en effet, chanté la partie de Marie Madelaine dans une mouture toute féminine intitulée She Is Risen en 2017 et en 2020.
Et oui, qui dit adaptation toute féminine dit que Jésus était alors… Une femme (Morgan James)! *bruits dramatiques*
Pour citer Dani Di Placido, l’auteur de l’article de Forbes auquel je me suis beaucoup référé dans ce texte, « Jesus Christ Superstar n’est pas une adaptation directe du récit biblique, et il ne cherche pas à l’être — c’est un ouvrage de fiction qui utilise le récit comme gabarit ».
Le travestissement et la transfiguration
Sophie Durocher inscrit tout cet évènement dans un contexte plus grand de l’influence du wokisme à Broadway, ce milieu autrement excessivement conservateur.
Aujourd’hui, on prend une femme noire pour jouer Jésus dans une comédie musicale. Hier, c’était la comédie musicale Hamilton, sur les pères fondateurs des États-Unis (tous des hommes blancs ) dont la troupe était entièrement composée de comédiens/chanteurs/danseurs noirs ou hispaniques ou asiatiques.
On nous disait que c’était pour «raconter l’Amérique d’hier avec les yeux de l’Amérique d’aujourd’hui». On nous disait que c’était pour remplacer le «supémacisme blanc» par «la diversité».
C’est là qu’on voit que ceux qui prônent la diversité manquent terriblement de diversité.
On ne trouverait pas «audacieux» de demander à Clint Eastwood de jouer Nelson Mandela.
Ce ne serait sûrement pas très audacieux de faire jouer Nelson Mandela par Clint Eastwood dans un biopic sur ce dernier, mais dans une fiction opéra rock prenant la vie de Nelson Mandela comme gabarit, pourquoi pas? Clint serait sûrement très bon dans ce genre théâtral et cinématographique, lui qui a pas mal seulement évolué dans l’univers western au cours de sa carrière.
Quand on a demandé aux membres de la distribution originale de Hamilton (qui est encore aujourd’hui un des plus grands succès de Broadway) ce qu’ils aimeraient dire aux personnages historiques qu’ils incarnent, s’ils pouvaient voyager dans le temps, un des comédiens a répondu : «Je veux voir la face qu’ils feront quand ils verront qu’ils sont joués par un homme noir.»
Bizarrement, personne n’a pensé à demander à de fervents catholiques ce qu’ils aimeraient dire à la distribution de Jesus Christ Superstar.
Premièrement, je ne suis pas certain de bien comprendre le parallèle entre ces deux paragraphes. Le premier paragraphe semble surtout relater une blague sur le fait que les pères fondateurs étaient des racistes notoires détenteurs d’esclaves. Je ne pense pas que leur sensibilité théorique de racistes sur la distribution d’une pièce de théâtre ayant lieu des centaines d’années après leur mort ait à être prise en compte. Deuxièmement, tel que démontré plus tôt dans ce texte, les « fervents catholiques » s’en sont historiquement un peu balancés de comment est représenté leur ami imaginaire préféré.
Et à bien y penser, ça serait encore plus woke de faire flancher une production théâtrale à cause de l’inexactitude ethnique de ses comédiens, non?
Bordel ! Est-ce qu'on peut juste laisser les créateurs créer en paix sans que le Politburo vienne les emmerder en leur dressant la liste des sujets qu’ils ont le droit d’aborder, ou la liste des artistes qu’ils doivent engager ?
Cette montée de lait, écrite en 2018 par une chroniqueuse outrée des controverses entourant la distribution de Slav et de Kanata , deux pièces de Robert Lepage, a de quoi brasser le pompon à quiconque voudrait oser critiquer une pièce à cause des acteurs choisis pour la jouer.
Robert Lepage, lors d’une entrevue radiophonique de 2022 avec cette même chroniqueuse particulièrement éclairée, rappelait d’ailleurs la place historique du travestissement et de la transfiguration (concept particulièrement à propos dans le cas de JCS dû au caractère religieux de la pièce) dans le théâtre.
- (Chroniqueuse) Puis en même temps, si on parle de théâtre, t’as différents personnages, dans l’oeuvre de Tremblay, La Duchesse de Langeais, dans ton œuvre à toi, moi je me rappelle Robert Lepage en Joconde, en Mona Lisa, j’veux dire, toi aussi t’as joué beaucoup avec les codes. T’as joué plein de personnages et t’as fait jouer aux comédiens de ta troupe des gars qui jouaient des filles, des filles qui jouaient des gars, des personnages asexués aussi.
- (Robert Lepage) Absolument, mais, au moment où on l’a fait, ça me paraissait…c’était une espèce de…en tout cas, c’était comme une innovation. Mais en fait, le théâtre au départ, c’était ça, hein.
- (Chroniqueuse) Bin oui!
- (Robert Lepage) Chez Shakespeare, c’est des hommes qui jouaient des femmes. Encore aujourd’hui, au Japon, au Kabuki…
- (Chroniqueuse) Au Kabuki, c’est ce que j’allais dire, ouais.
- (Robert Lepage) Absolument, c’est ça. Ce sont les hommes qui jouent les femmes, obligatoirement. Bon. Donc, le lieu du travestissement, le théâtre, c’est le lieu justement de la non-identité ou de l’identité fluide, si on veut. Ça a toujours été ça. Alors, c’est peut-être pour ça aussi que dans une programmation de théâtre…
- (Chroniqueuse) Tout à fait.
- (Robert Lepage) Ça se plie bien à ça, si on veut. C’est le lieu de la transfiguration, c’est le lieu de la transformation, le théâtre.
- (Chroniqueuse) Oui, c’est le lieu de tous les possibles.
Je vous laisse deviner (ou découvrir, en cliquant sur les hyperliens) qui était cette chroniqueuse woke!
Pour finir avec un sourire en coin
Ce déchirage de chemise me fait drôlement penser à un autre personnage, de fiction cette fois (parce que Sophie Durocher, elle, est bien réelle malgré l’invraisemblance de ses propos), qui s’insurgeait également face à l’interprétation d’un personnage historique par une personne n’appartenant pas à la bonne ethnie, ne comprenant pas que dans ce genre de circonstance, l’important n’est pas d’être esthétiquement un clone de la personne interprétée mais bien d’incarner le mieux possible ce que ce personnage représente, et d’avoir un bon moment en le faisant, autant pour l’interprète que pour le spectateur.
Je fais en effet référence à Elvis Gratton (repose en paix, Julien Poulin) qui n’en revenait pas qu’un asiatique incarne le King.
Elvis Wong
Est bonne celle-là.
Elvis. Wong. Un chinois! Bin ça c’est le boute.
Pourquoi pas un pollock, un wops, un nègre tant qu'à y être!
Un chinois, sti.
Avec un vocabulaire un peu plus soigné, Bob Gratton aurait pu tout mettre ça sur papier et être publié dans le journal.